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Remplacement du franc CFA par l’ECO : où en est l’Afrique de l’Ouest ?

Le 20 mai dernier, le Conseil des Ministres français a adopté un projet de loi devant aboutir à la disparition du franc CFA en Afrique de l’Ouest, projet de loi qui faisait suite à l’accord de coopération monétaire signé le 21 décembre 2019 avec les États membres de l’Union économique et monétaire ouest-africaine.

Pour les pays africains concernés, cette réforme majeure recèle un double intérêt d’indépendance économique et d’émancipation culturelle à l’égard d’une monnaie qui a longtemps été un instrument de pouvoir sur les colonies françaises.

Pourtant, malgré les annonces faites des deux côtés ces derniers mois, le lancement de l’ECO, qui était initialement prévu pour le mois de juillet 2020, semble au point mort. Enjeux diplomatiques et financiers s’imbriquent les uns dans les autres pour dessiner un paysage politique relativement contrasté, où les intérêts individuels ne sont pas toujours ceux de la majorité.

 

franc cfa eco

 

Le franc CFA : une monnaie issue de la colonisation

Petit retour en arrière…

Le franc CFA a été créé en décembre 1945 par le Gouvernement provisoire de la République française, dirigé par Charles de Gaulle. À l’origine, le nom de la monnaie était : « franc des Colonies Françaises d’Afrique », puis « franc de la Communauté Française d’Afrique » à partir de 1958. Dans les deux cas, son lien direct avec la tutelle économique et politique exercée par la France sur les pays africains était explicite dans le nom donné à la monnaie régionale.

Aujourd’hui, les pays membres de l’UEMOA parlent du « franc de la Communauté Financière Africaine ». Mais il ne s’agit en fait que d’une évolution symbolique, dans la mesure où la monnaie demeure adossée à la valeur de l’euro et où la France conserve un pouvoir de décision à son égard.

L’enjeu majeur de son remplacement par l’ECO réside donc dans l’obtention d’une certaine indépendance des économies africaines vis-à-vis de la France.

 

Les enjeux liés à l’ECO pour les économies ouest-africaines

L’accord du mois de décembre 2019 entre la France et l’UEMOA visait à réformer et moderniser le fonctionnement de la Zone franc d’Afrique de l’Ouest (il existe une autre Zone franc en Afrique centrale, qui n’est pas concernée). Il porte essentiellement sur trois changements :

  1. L’acronyme « CFA », directement issue du passé colonial, disparaît pour ouvrir symboliquement la voix à une nouvelle ère culturelle.
  2. L’obligation faite à la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest de déposer la moitié de ses réserves de change auprès du Trésor français est révoquée, la BCEAO obtenant la possibilité de placer ses réserves où elle l’entend.
  3. La France abandonne son siège de représentant au sein des instances de direction de la BCEAO.

La réforme doit ainsi permettre aux pays d’Afrique de l’Ouest de disposer d’une plus grande marge de manœuvre à l’égard de la politique économique de la France et de pouvoir fixer une partie de leurs orientations en toute liberté.

Mais une partie seulement, car la parité de l’ECO demeurera fixe par rapport à l’euro ce sera toujours la Banque de France qui assurera ses garanties de convertibilité. Autrement dit, la monnaie commune d’Afrique de l’Ouest changera de nom et gagnera une certaine autonomie, mais elle restera encore fortement liée à la monnaie européenne et aux institutions financières françaises.

En revanche, l’idée portée par un certain nombre de dirigeants africains consiste à voir dans cette réforme un premier changement de cadre économique, pour bâtir dans les prochaines années une monnaie autonome, réellement émancipée de la tutelle française.

Mais l’introduction de cette nouvelle monnaie commune ne fait pas l’unanimité au sein même de l’UEMOA.

 

Pourquoi le lancement de l’ECO est-il compromis ?

Le 23 juin dernier, lors du rassemblement des chefs d’États de la Zone monétaire ouest-africaine, le président du Nigéria a exprimé son désaccord sur la création de l’ECO et son lancement en juillet, demandant aux autres membres de reporter cette échéance. Et pour cause, le Nigéria, qui représente la moitié de la population de la zone et 70 % de son PIB, trouve peu d’intérêts dans l’instauration d’une monnaie commune forte.

Doté d’une économie nationale puissante mais très liée au pétrole, le plus gros acteur économique africain utilise en effet régulièrement sa propre monnaie, le naira, pour faire des ajustements dans sa politique économique, en particulier pour s’adapter aux évolutions de ses recettes pétrolières, encaissées en dollars. Le Nigéria préférerait ainsi à la version actuelle de l’ECO un « ECO-naira », dont le taux de change varierait en fonction des besoins de son économie et donc des prix du pétrole.

Mais, les quatorze autres pays concernés n’étant pas des exportateurs bruts, cette solution de monnaie commune est difficilement envisageable… Pour ces pays, l’association de l’ECO à une monnaie forte comme l’euro rend les importations moins coûteuses et bénéficie au pouvoir d’achat de leurs habitants.

 

À l’heure actuelle, le lancement de l’ECO est donc compromis et reste soumis à l’élaboration d’un consensus entre les différents pays d’Afrique de l’Ouest, dont les économies impliquent des objectifs divergents quant à cette nouvelle monnaie régionale.

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